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Résumé de la conférence du 30 juin 2010: Comment redonner du sens au politique ?

Pensez Libre a posé la question : “comment redonner du sens au politique ?” à une philosophe Cynthia Fleury qui travaille sur  l’entropie démocratique, soit sur les différences entre les principes et les pratiques démocratiques, et à un homme politique Jean-Louis Bourlanges qui théorise la conception politique du centriste. Se réclamant tous les deux de Tocqueville, leur analyse se rejoint sur les maux de notre démocratie et les pistes pour redorer le blason du politique.

Cynthia Fleury et Jean-Louis Bourlanges

Cynthia Fleury et Jean-Louis Bourlanges

Cynthia Fleury


Tocqueville a eu l’intuition géniale de comprendre que la démocratie était construite sur de bons principes avec des effets pervers, car les individus démocratiques transforment les principes en passions.

C’est extrêmement différent de défendre le principe de la liberté qui s’inscrit dans un schème d’auto-responsabilisation que de défendre la passion de la liberté qui renvoie à un exercice de « toute-puissance ». Tout comme il est différent de défendre le principe d’individuation, c’est-à-dire la construction et l’autonomie du sujet et de défendre l’individualisme, qui confine à un repli sur soi et sur la sphère privée.

Historiquement, nos pionniers de la démocratie ont formé un acte I dans lequel la fondation de notre démocratie française repose sur le pilier de la vertu du Peuple. accolé à ce que Robespierre nomme « le bras armé de la vertu » à savoir la Terreur. Ce couple a construit notre traumatisme français en même temps que notre tropisme pour réguler notre société démocratique dans sa phase de création.

L’acte II de notre démocratie selon Tocqueville rejette ce couple infernal et propose dans une tradition libérale française la doctrine de l’intérêt bien entendu. Tocqueville perçoit bien que sa doctrine, qui se définit par la modération et le compromis, sera un « idéal médiocre ». Mais il pense, que cet idéal protégera la démocratie contre ses propres dérives, notamment ses aspects dictatoriaux et sa toute-puissance sous-jacente.

Nous sommes aujourd’hui à la fin de cette régulation de « l’intérêt bien entendu » qui, loin d’être un semblant d’intérêt public, renvoie à l’atomisation des intérêts privés.

D’autre part, autre effet pervers de la démocratie, elle jette sur son propre fonctionnement un voile de Maya dans la mesure où elle masque la vraie dynamique qui la sous-tend, à savoir non pas celle d’un statu quo quasi mécanique, mais celle des mouvements sociaux, des tensions et des conflits internes. À partir du moment où on laisse à l’automatisme de la démocratie le soin de défendre les principes démocratiques, on met nécessairement en danger la pérennité desdits principes.

En France, on observe par exemple ces dernières années dans le monde du travail, que les individus sont perpétuellement acculés à nier leurs fondamentaux, que les valeurs managériales et libérales contredisent les principes humanistes qui les ont construit. Chaque jour, les individus travaillent dans un univers qui renie leur statut, organise leur « échangeabilité », n’assure plus leur promotion sociale, transforme leur idéal de métier jusqu’à le briser. L’érosion du sujet est une conséquence directe de ce phénomène de déflagration du sens et de l’éthique des pratiques professionnelles.

Ceux qui se suicident sur leur lieu de travail, ne sont pas ceux qui sont les moins bien intégrés. Ces individus au lieu de faire exploser le système, préférèrent imploser sur le lieu symbolique de leur activité professionnelle. Les travaux de Dejours qui a beaucoup réfléchi sur le suicide dans le monde du travail, montrent que ces suicides parlent moins d’une problématique de vulnérabilité personnelle que d’une problématique de vulnérabilité structurelle, liée au système économique qui est le nôtre où le travail est dévalorisé.

Qu’est ce qui pourrait aider à protéger la démocratie contre elle-même et à passer au troisième âge de notre démocratie ? J’émets l’hypothèse que la restauration d’une des principales vertus démocratiques, à savoir le courage, peut être la voie. Mais pas n’importe quel courage.

Le risque se situe sur l’instrumentation du courage par les hommes politiques, qui se revendiquent du « parler vrai », de la vérité, de la rupture, etc.… de telle sorte qu’ils vident littéralement le mot courage de sa substance première, en l’usurpant et en faisant d’une fausse politique du courage un véritable outil de communication politique. Cette forfaiture de la vérité m’a amené à redéfinir le courage.

Michel Foucault dans un de ses derniers séminaires au Collège de France sur le courage de la vérité, explique que le courage est la valeur clé en démocratie au-delà de la notion traditionnelle de souveraineté du peuple. Car lorsque le peuple déraisonne, il est capable d’adouber un tyran, un despote auquel il donne une légitimité par son vote. Je vous renvoie au texte de Victor Hugo qui explique très bien dans Napoléon le petit , qu’au moment où Napoléon III a été adoubé par le suffrage universel, il piétine la démocratie ; le vote devient alors l’arme par laquelle l’esprit même de la démocratie (à savoir l’exercice libre de la délibération publique) est tué.

Pour que la démocratie existe, il faut faire en sorte que le demos soit véritablement le lieu d’une activation du logos corrélé à l’ethos. Pour Foucault, cela se nomme la parrêsia, •Le dire vrai n’est pas un dire sur tout et n’importe quoi. Il est normatif et non permissif. Il renvoie à des critères spécifiques, sinon il est le dire de la doxa, populiste, tout puissant et infantile. Un dire fantasmatique qui disloque la cité. Pratiquer la parrêsia n’est pas simplement « tout dire ». C’est « tout dire, mais indexé à la vérité ». Le « parrèsiaste » dit en effet ce qu’il pense mais surtout il « se lie à cette vérité, il s’oblige, par conséquent, à elle et par elle ». Pour qu’il y ait parrêsia, il faut que le « sujet [en disant] cette vérité qu’il marque comme étant son opinion, sa pensée, sa croyance, prenne un certain risque, risque qui concerne la relation même qu’il a avec celui auquel il s’adresse ». Nous sommes donc à l’opposé d’un dire communicationnel, faussement libératoire parce qu’haranguant qu’il dit ce que les autres pensent tout bas. À l’opposé des dires politiciens s’arguant du vrai pour mieux masquer les intérêts particuliers qu’ils défendent. Non pas un dire qui « oblige les autres » mais qui s’oblige, autrement dit un dire qui oblige les politiciens eux-mêmes. La parrêsia « implique une certaine forme de courage, courage dont la forme minimale consiste en ceci que le parrèsiaste risque de défaire, de dénouer cette relation à l’autre qui a rendu possible précisément ce discours. En quelque sorte, le parrèsiaste risque de toujours saper cette relation qui est la condition de possibilité de son discours ». De nouveau, nous sommes à mille lieues de la relation d’un politicien à l’opinion publique ou d’un candidat vis-à-vis de son électorat potentiel. L’espace de la communication politique n’est pas parrèsiastique. Quel homme politique prendrait le risque de briser une telle relation et de s’extraire du jeu électoraliste, de plus en plus anti-démocratique dans la mesure où il s’érige sur la non adéquation du dire et du faire ?

Il n’est pas sûr que cet homme qui pratique la parrêsia soit un politicien. Rares – voire inexistants – sont les hommes politiques pratiquant le dire vrai. Mais, et c’est là le paradoxe, le pourraient-ils seulement s’ils le souhaitaient ? À lire Foucault, rien n’est moins sûr et le philosophe de rappeler le refus de Socrate d’entrer en politique. « Le parrèsiaste n’est pas un professionnel. Et la parrêsia est tout de même autre chose qu’une technique ou un métier, même qu’il y a des aspects techniques dans la parrêsia. La parrêsia, ce n’est pas un métier, c’est quelque chose de plus difficile à cerner. C’est une attitude, une manière d’être qui s’apparente à la vertu, une manière de faire. Ce sont des procédés, des moyens réunis en vue d’une fin et par là, bien sûr, cela touche à la technique, mais c’est aussi un rôle, rôle utile, précieux, indispensable pour la cité et les individus ». Attitude, ou matrice d’attitudes, la parrêsia n’est pas le produit d’une activité communicationnelle. D’où la difficulté majeure en médiacratie : le temps étant aux revendications communicationnelles pseudo-parrèsiastiques, l’épistémologie du courage vire à la seule communication politique du courage. Et le courage devient alors en politique, ou plutôt en communication politique, l’instrument stratégique par excellence. Et l’homme parrèsiastique le masque du sophiste.

Jean-Louis Bourlanges.

Essayons d’analyser l’Homo Centristus Vulgaris, l’homme Centriste ordinaire et en quoi il représente quelque chose qui a du sens dans la vie publique française d’aujourd’hui. Un certain nombre de refus à la base de son engagement  le caractérisent :

Le refus de l’absolutisme religieux : Avant la Révolution française, la politique était le fait des intendants du roi qui administraient le bien public de façon pré-technocratique. Tocqueville montre bien qu’à partir de la Révolution, on aborde une politique « littéraire », en fait une politique religieuse : les hommes politiques devenant les anges d’une rédemption immanente dont Robespierre est un exemple assez terrifiant. Le centriste n’accepte pas avec cette vision des choses mais affirme comme Marcel Gauchet, qu’il ne faut pas réenchanter la politique. On voit bien ce que l’enchantement signifie : c’est le charme, c’est le filtre d’amour d’Iseult, c’est quelque chose qui vous conduit à ne plus être vous-mêmes mais à écouter le son de flûte d’un leader qui emporte les enfants vers des horizons insondables. Je pense profondément que le centriste,- c’est en cela qu’il est en situation difficile par rapport à la fantasmagorie nationale - est abonné à un certain prosaïsme. Il résiste de toute la force de son âme à ces transfigurations héroïques car il voit très bien – « qui veut faire l’ange fait la bête »- qu’elles aboutissent à des résultats très souvent dramatiques.

Le refus du volontarisme : Il est apparu dans le vocabulaire politique avec l’élection présidentielle de Jacques Chirac en 1995 qui affirmait qu’il suffisait de vouloir pour faire. Ce volontarisme s’opposait au réalisme qu’incarnait Edouard Balladur lorsqu’il affirmait que la situation était difficile et qu’il fallait faire des efforts et s’adapter. Ce volontarisme se disqualifiera, quelques mois plus tard, ainsi que le discours de la fracture sociale avec la constatation sous-jacente suivante « j’ai fait ce que j’ai pu, mais je ne peux pas grand chose ». La France entière est dans la rue à la fin décembre 1995 pour sanctionner ce mensonge d’Etat.

Ce volontarisme est une perversion intellectuelle. Le volontariste est celui qui affirme que « le réel a beau être là, je suis plus fort que lui ». Cela équivaut, à faire au réel ce que Jean Yanne appelle le « coup du gros lion », le rugissement du lion de la MGM, en espérant que le réel s’enfuisse, et laisse triompher le désir.

Cela ne marche jamais. C’est le signe d’une absence de volonté puisque la volonté suppose d’accepter la confrontation avec le réel. C’est de cette façon que Paul Valéry définit le travail de l’artiste, la lutte entre la pierre et le sculpteur. Il décrit le corps à corps entre un créateur et la résistance qu’offre le matériau. Le matériau résiste et c’est dans cette résistance et cette confrontation qu’apparaît l’œuvre d’art.

De ce seul point de vue, je me méfie de la formule anglaise qu’on attribue à Churchill, « where there is a will, there is a way », que les gaullistes attribuent très fréquemment au Général de Gaulle : « là où il y a une volonté, il y a un chemin ». Vous pourrez avoir toute la volonté du monde, ce n’est pas pour autant que vous trouverez un chemin. Le véritable homme politique est celui qui inverse la formule : « là où il y a un chemin, il faut qu’il y ait une volonté ! C’est d’ailleurs la vraie devise du général De Gaulle le 18 juin.

- Le refus de l’empirisme : L’empirisme est un opportunisme qui consiste à se laisser porter par le mouvement des choses. Lorsque le rapport de force change, on se plie au rapport de force. Maurras formule cela en disant « en politique le succès est signe de vérité ». Max Weber dit : « je ne connais rien de plus vide de sens que la politique de puissance ». Il oppose la politique de Puissance à la politique du Tragique qui est une politique de confrontation douloureuse entre les valeurs dont l’homme politique est porteur et la réalité qui lui fait face. Le centriste authentique, en tout cas dans sa variante démocrate-chrétienne, refuse le cynisme et accepte la dimension tragique de l’action.

- Le refus du verbalisme : Il y a le vocabulaire et la réalité. L’équation est assez simple : les élections sont pour le discours et l’opportunisme pour le gouvernement. Vous ne pouvez pas, sur cette base, réformer le pays parce que les gens savent que vous leur avez menti. Vous pouvez essayer de ne pas faire trop de bêtises en ne réalisant pas celles que vous aviez annoncées, mais vous ne pouvez pas animer avec ce principe un mouvement réformateur de la société. C’est le drame de la gauche que de devoir être infidèle à sa démagogie verbale.

Vous conviendrez donc qu’il n’est pas drôle d’être Centriste. On se situe dans le prosaïsme, dans le discours de vérité, dans ce qu’on appelait à propos de Raymond Barre, la modération impitoyable, dans le courage ordinaire des gens qui refusent simplement de dire à tout le monde ce qu’ils veulent entendre. On est dans le discours de Valery Giscard d’Estaing qui se fait vilipender par les gaullistes lorsqu’il explique simplement ce que pèsera démographiquement la France dans une trentaine d’années, soit 1 ou 2% et qui s’entend répondre que c’est une insulte à la grandeur de notre pays.

Un homme politique doit d’abord dire où on en est. Pour donner du sens à son action, il doit dire la réalité : aujourd’hui nous sommes dans une course à la déclassification française qui suit à peu près le même rythme que notre déclassification footballistique. Si vous ne commencez pas par le reconnaître, vous êtes perdu.

Un homme politique doit dire ce qu’on peut faire. Pour les retraites par exemple : soit on supprime l’âge de la retraite en disant que c’est une question de durée de cotisations, soit on le conserve mais en disant qu’on ne pourra pas le maintenir à 60 ans, dans la situation démographique dans laquelle nous nous trouvons. Dès 1982 c’était déjà ingérable à moyen terme et ça l’est maintenant a fortiori. Aujourd’hui, même si les socialistes se sentent saisis par la nécessité de la fidélité à un dogme verbal décalé de la réalité, ils ne reviendront pas sur le système des retraites et seraient plus crédibles en l’avouant.

Un homme politique doit dire ce que l’on doit faire. Pour reprendre la distinction de Max Weber, il faut préférer la morale de la responsabilité à la morale de la conviction. Cette préférence n’a rien à voir avec l’adage la fin justifie les moyens. Un homme politique est quelqu’un qui, à chaque fois qu’il prend une décision, doit se poser la question des conséquences : que va-t-il se passer, qui va perdre, qui va gagner, quels seront les dommages collatéraux ?

Un homme politique doit dire avec qui il agit : Le socialiste Bracke-Desrousseaux professait que « nous avons besoin d’hommes sûrs et non pas de surhommes ». un homme seul est impuissant à gouverner. Certains croient que leur présence aux affaires est un don tel, qu’ils s’offrent à la Nation et que cela suffira à tout régler. L’élection présidentielle française est aujourd’hui le lieu d’expression de ces égolatries. Un homme politique doit avoir une équipe, des alliés et doit faire connaître aux citoyens ce que sera sa majorité.

Les Centristes savent qu’on n’agit pas seul. Ils croient à la délibération parlementaire et à la délibération sociale. Ils pensent que ce sont les compromis qui font les réformes et que l’intransigeance les rend impossibles. Ils opposent la culture du compromis, de l’équilibre et de la modération à la culture du Salut Public de l’autorité administrative et de l’exclusion des minoritaires.

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