Compte rendu : Le rôle de la banque dans un monde bouleversé

Mercredi 2 décembre 2009

Les Rencontres de Pensez Libre

Le rôle de la banque dans un monde bouleversé

Invités Hervé Juvin et Olivier Klein

Débat animé par Stéphane Brabant et Olivier Mousson

Hôtel de l’Industrie Saint-Germain-des-Prés, lundi 11 mai 2009

Les Rencontres de Pensez Libre ont lieu tous les mois à Paris, dans un lieu riche d’histoire, l’Hôtel de l’Industrie, où siège depuis 1801 la première association de France, la Société d’Encouragement à l’Industrie, créée par Bonaparte dont l’objet était l’encouragement de l’industrie.

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Introduction :

Y a-t-il une responsabilité de la banque dans cette crise ?

Peut-on en sortir ?

Quel avenir pour la banque demain ?

Hervé JUVIN,

Associé d’Eurogroup Consulting et Président d’Eurogroup Institute, société dont il est le fondateur visant à conseiller les entreprises et institutions dans leur vision stratégique et Délégué du Groupe Equinoxe.

Auteur de nombreux ouvrages : Dérives bancaires, le système français à l’épreuve du Crédit Lyonnais ; Stratégies pour l’euro, la France face à l’Europe sociale ; Les marchés financiers ;

Nombreux articles et chroniques parus dans la presse, Agefi, l’Expansion, la Tribune, Le Monde.

Olivier KLEIN,

Olivier est Président de la caisse régionale Rhône-Alpes des Caisses d’Epargne

Professeur à HEC en charge depuis 25 ans du cours de banque, Olivier réfléchit aux mécanismes financiers.

Il a écrit de nombreux articles sur le monde financier et tout particulièrement sur la crise financière actuelle, parus dans la presse quotidienne nationale.

Olivier KLEIN

Préambule :

3 sujets sont imbriqués :

- Le contexte macro-économique de la crise actuelle, et l’analyse sous cet angle de la responsabilité relative des banques par rapport aux autres acteurs économiques

- Une analyse plus spécifique de la crise actuelle et le rôle particulier des banques

- La Banque de demain, comment peut-elle retrouver un rôle économique sain et nécessaire pour l’économie générale ?

1. Contexte macro-économique

-       Elément structurel : mondialisation

Depuis 2000, nous avons assisté à une augmentation considérable du taux d’épargne et des niveaux d’investissements sur PIB.

La raison en est : les pays émergents sont arrivés sur la scène économique de manière intense, ils investissent beaucoup et n’ont pas les structures sociales qui permettent de dépenser en regard ; de ce fait, ils épargnent beaucoup, le taux d’épargne de la Chine par exemple est considérable, celui de l’Inde et de la Russie sont très élevés. Ils n’ont donc pas consommé autant que prévu et de ce fait, il y a eu une augmentation du niveau d’épargne plus rapide que celui de la consommation au niveau mondial.

  • Taux d’intérêt à long terme bas, sans précédent et sur une période assez longue, qui correspond à une réalité économique de surproduction
  • Conjugué à une forte compétition sur les salaires avec les pays émergents, où ils sont très bas
  • Les pays développés ont eu des salaires réels qui ont connu une augmentation faible pendant la même période, ce qui n’a pas donné non plus lieu à une consommation naturelle plus significative ;
  • en outre, la productivité a augmenté plus vite que les salaires réels dans les pays développés.
  • Au résultat : la conjugaison de ces phénomènes a provoqué une surproduction, des taux d’intérêts bas et une inflation annuelle très faible structurellement.
  • Résolution de cela : on a soutenu la demande mondiale par une augmentation de l’endettement dans certains pays émergents et surtout dans plusieurs pays développés,
    • Aux Etats-Unis et dans la plupart des pays développés UK, Espagne, pays ou l’endettement a quasiment doublé en moins de 10 ans
    • Etats-Unis : 140 % de niveau d’endettement des ménages par rapport au revenu disponible, 170 % au Royaume Uni, 70 % en France, 90 % en moyenne dans la zone Euro.
    • Entreprises se sont endettées a travers des LBO qui se sont répandus ( rachats avec effets de leviers),
    • Les banques elles-mêmes se sont endettées davantage,
    • La consommation qui a suivi a été soutenue quasi entièrement par l’accroissement du niveau d’endettement

-       Elément conjoncturel : bulle spéculative Actions d’avant 2000

A partir de 1996, une bulle spéculative s’est formée, notamment sur les entreprises technologiques, mais pas uniquement. En juin 2000, elle éclate, avec une aggravation liée à une incertitude généralisée sur les marchés suite au 11 septembre.  Tout le monde réduit ses niveaux de consommation et il en résulte une récession et un fort risque de déflation entre 2002 et 2003.

On sait, en politique monétaire, sortir d’une inflation, mais on ne sait pas vraiment bien sortir de la déflation (par ex le Japon, depuis l’éclatement de sa bulle immobilière et actions de la fin des années 80, et malgré l’utilisation certes tardive de tous les outils économiques pour en sortir, est toujours dans une situation de déflation avancée).

  • Donc la FED et les banques centrales mondiales en 2000 à 2003 ont abaissé les taux d’intérêt violemment pour éviter d’entrer en déflation et le marché immobilier a été soutenu de cette façon. Cela a soutenu la consommation annuelle et on a pu dire que les Américains ont servi de consommateurs de « dernier ressort », c’est-à-dire de soutien de l’économie mondiale.
  • Dans les deux cas d’une analyse structurelle et d’une analyse conjoncturelle, les taux d’intérêt long et court terme sont bas, la demande de crédit est facilitée et recherchée à la hausse : ceci va favoriser l’effet de levier, car il est plus intéressant de s’endetter quand les taux d’intérêt sont bas. La demande de rendement est bien supérieure à ce qu’il devrait être en fonction de la croissance mondiale et de ce que l’économie devrait légitimement offrir en fonction de l’économie générale, on a à ce moment des rendements insuffisants pour assurer les retraites futures.

2. Quelle est donc la responsabilité des banques à ce niveau-là de l’analyse ?

  • Elle est réelle, mais dans un système global et responsable où les emprunteurs empruntent plus, et où, parce que les taux sont bas, les banques prêtent plus. A tort bien entendu, elles sont prises dans un système général, et sont de ce fait co-responsables ;
  • Les investisseurs financiers, les ménages, les banques, les entreprises veulent des rendements qui ne sont pas compatibles avec le taux de croissance nominal de l’économie et demandent des retours sur investissement bien trop élevés ; les banques se mettent à être ingénieuses pour fournir artificiellement les taux de rendement exigés par tous les clients. Là encore, les banques sont co-responsables.

Dans cette crise là, y a-t-il quelque chose de spécifique ou non par rapport à toutes les crises financières qu’on a connues au 19e s et à partir de la globalisation des marchés financiers dans les années 80 ?

Trois formes se répètent toujours dans les crises financières :

  • la crise spéculative, qui éclate et donne lieu à crise financière
  • la crise de crédit: c’est toujours le même mécanisme: ça fait longtemps que les choses vont bien, la croissance se développe de plus en plus, les emprunteurs anticipent une croissance plus élevée, les prix des actions et de l’immobilier montent, les investissements augmentent, les banquiers oublient progressivement la dernière crise et le risque… on pense que l’euphorie va durer toujours et les banquiers prêtent, le niveau de sélection s’affaisse, et le niveau de rémunération du risque aussi baisse… tout le monde imite tout le monde: individuellement rationnellement, collectivement irrationnellement.
  • la crise de liquidités: il en existe deux formes bien repérées jamais revenues depuis le 19es sauf en Russie en 1998, et qu’on voit maintenant dans les pays développés: bank ramp (queue à la banque tout le monde retire ses fonds) associé à un manque de confiance total entre les banques elles-mêmes et qui ne se prêtent plus entre elles. On a connu cela au dernier trimestre 2008, et ce n’est pas totalement fini aujourd’hui.

Cela se répète tout le temps. La crise spéculative liée à l’immobilier, cette crise de crédit, où les prêts ont été faits n’importe comment, notamment aux Etats-Unis où on ne prêtait plus en fonction des revenus futurs des gens mais sur la valeur du bien qui augmentait (prêts Ninja : no income, no job, no asset) ; en Europe continentale, on a continué à prêter en fonction des revenus ; mais des banques ont acheté ces « mauvais crédits » qui ont circulé dans le monde entier sur une base de titrisation.

Quels sont donc les éléments idiosyncratiques de la crise actuelle ?

La Titrisation : une banque fait crédit mais au lieu de garder les crédits pour tout ou partie, elle les sort et essaie de les revendre à des assureurs, à des fonds de pension, à des sicav monétaires dites « dynamiques » : cette démarche a considérablement aggravé la crise, créant des mélanges opaques qui amenaient une perte de visibilité sur ce qu’elles contenaient, de la titrisation de titrisation, assortie d’une complexité et d’une opacité très grandes.

Par une conjugaison avec des effets de tranches et lorsqu’on franchissait certains paliers, on atteignait des risques qui, corrélés, accéléraient elles-mêmes le risque.

En outre, les banques aux US ont titrisé les 2/3 à 70 %  de leurs crédits, en Europe plutôt 30 % ; donc elles n’avaient plus besoin d’évaluer le risque ; le banquier doit suivre la vie du crédit et celle de l’emprunteur ; les banques ont délaissé une partie de leurs crédits, cela a mis un aléa moral (risque) de moralité sur celui qui offrait le crédit.

Les CDS : Credit Default Swap,

Mécanisme par lequel la banque se sépare du risque du crédit, elle garde l’actif mais n’a plus le risque sur cet actif, vendu notamment à des assureurs. Cela a les mêmes effets pervers. Il y a bien là une responsabilité bancaire.

  • On voit bien que c’est un contexte général, que ce ne sont pas des banquiers avides et des investisseurs cupides !
  • C’est le monde dans son ensemble qui fait qu’on a changé de base (sans que tout le monde comprenne bien les implications de ce changement) en conservant des réflexes antérieurs, exigeant des rendements artificiellement élevés ;
  • donc les actionnaires ont exigé aussi des rendements élevés des banques ; par exemple, exiger 20 % sur la banque de détail en ROE était « juste idiot », mais c’est ce que certaines banques ont proposé pendant des années, bien que cela n’ait eu aucun sens, avec un taux de croissance et un taux d’inflation sur le pays même au total de 4 %.
  • Les banques n’auraient pas dû le faire, c’est une responsabilité réelle, aggravée par le contexte.

3. Alors, la banque demain ?

Elle doit retrouver le rôle économique fondamental de la banque :

intermédiation : j’emprunte à des clients qui veulent placer de l’argent et je le prête avec mon bilan à des emprunteurs - la banque apporte quelque chose par rapport aux marchés car elle connait l’emprunteur, c’est crucial pour un prêteur ; ce n’est pas rentable pour les marchés de le faire, sauf sur de très gros emprunteurs, grosses entreprises mais pas sur des commerçants ou des particuliers.

La banque, de par son rôle d’intermédiation, suit ses clients dans le temps, elle gère ses flux et elle seule peut avoir connaissance des très nombreux emprunteurs qui ne sont pas de très grande taille.

transformation : emprunts longs, prêts courts ; fonctionnement normal de l’économie moderne : soit ce sont les marchés qui le font, par des marchés secondaires ; ils permettent à des gens qui ont acheté des obligations longues de sortir son argent demain s’il y a de la liquidité (on peut apprendre comme récemment, que les marchés peuvent être illiquides) c’est donc un bon remplacement des banques à seule condition qu’il y a ait des liquidités et il y a risque de moins value quand on veut revendre, ce qu’il n’y a pas quand prêt reste au niveau de la banque. Les deux ont leur sens, leur place, mais ne se remplacent pas l’un l’autre totalement.

Donc c’est la banque qui prend le risque du taux d’intérêt et de liquidités à la place des gens qui ne veulent pas le prendre.

Revenir à ces précautions, moins titriser est une voie certaine de retour au rôle économique de la banque. Il faut souligner que beaucoup de banques en France sont restées dans leur rôle, notamment les banques régionales.

Corriger les excès par la régulation. Beaucoup de raisons peuvent expliquer les raisons de difficultés de cette autorégulation des marchés financiers. Il faut donc imposer un ordre, une stabilité nécessaire sur ce bien collectif, le système financier et bancaire, voûte de l’économie.

On aura toujours besoin de la titrisation car les banques ne peuvent pas traiter toute la somme d’argent nécessaire dans le monde, et leurs capitaux propres sont insuffisants. Un reliquat du risque doit rester dans les banques pour les obliger d’être moins dans l’aléa moral.

Banques d’investissements : la rémunération des traders n’est pas la cause première, mais un des facteurs aggravants du court-termisme et de l’instabilité financière ; il y a de quoi réguler la rémunération des traders.

La régulation des banques d’investissement : aux Etats-Unis la FED ne régulait pas les banques d’investissement, mais les a sauvées, donc bien sur étendre la régulation aux grands fonds d’investissement, les hedge funds , ce qu’a décidé le G20.

Conclusion : Même dans le métier bancaire, il y a tout à fait moyen de marier l’éthique et l’efficacité.

Hervé JUVIN

S’il y a un an ou deux, on nous avait dit qu’en 2009, peu de temps après l’élection d’un nouveau président américain, un syndicat serait devenu propriétaire de Chrysler, qu’une partie très importante d’une des premières banques britanniques ou américaine serait contrôlée par l’administration de l’état fédéral ou des gouvernements, qu’une crise d’origine bancaire et non financière provoquerait des mécanismes de ruine personnelle, de faillite d’entreprise et de faillite d’état, on l’aurait pris pour un fou… les marchés n’ont jamais tort !

I. Cette anecdote permet de souligner l’importance de ce qui est en train de se passer et introduire quelques réflexions :

Ampleur, brutalité, universalité de la crise.

Bouc émissaires : les agences de notations ; pourquoi pas l’élargir aux banques, voire aux traders trop payés ? c’est une solution de facilité, car cette crise n’est pas économique, elle est la manifestation économique d’une crise politique.

La crise des subprimes américains est l’idée qui court depuis l’avènement des marchés financiers dans les années 80 selon laquelle le marché a réponse a tout, peut financer tous les risques, et le marché peut dispenser de la décision politique.

Les subprimes c’est d’abord et avant tout la croyance selon laquelle il n’est pas nécessaire de développer une politique du logement et de la financer par l’impôt, le marché peut financer tous les acquéreurs potentiels. On oublie beaucoup de dire que plus de dix millions de ménages américains impécunieux ont pu se loger et devenir propriétaires grâce au mécanisme des subprimes ; on a tort de plaider la surprise et le scandale en 2008, quand HSBC a commis l’erreur de racheter …. De finance, analystes ont dit que c’était une grosse erreur, et anticipait dès 2002-2004 que financement de l’immobilier allait exploser un jour. HSBC a donné de la crédibilité à un marché qui était un peu en perdition, ce rachat par HSBC a retardé la crise de deux ou trois ans.

Les manifestations sont bancaires, financières et économiques, mais l’origine de cette crise est politique : on pourrait la nommer démission du politique, la croyance que marché peut financer tous les besoins sociaux, et qu’on peut se dispenser  de les financer par la décision et responsabilité politique, par l’impôt et par l’affectation de la dépense publique.

Désarroi des élites :

Une réalité éclate au grand jour : une partie très importante des dirigeants, des responsables et des élus a agi depuis la fin des années 80 comme s’il n’y avait pas besoin de comprendre un système fonctionnant de lui-même et dispensait de toute capacité d’action sur lui ; on a assisté à une grande démission de l’intelligence appelant derrière la démission de la responsabilité et du choix.

Il n’y a pas que pour les dirigeants d’entreprises et les mandataires sociaux que la notion de conflit d’intérêt se pose ; une question commence à émerger, notamment aux Etats-Unis dans la presse, les conseils d’administration et dans  les institutions : que se passe-t-il quand la quasi-totalité d’une profession éminente et indispensable au choix collectif et au choix public , la corporation des économistes, se trouve depuis au moins une génération entièrement placée sous la dépendance des institutions financières et des marchés financiers. Rémunérés directement ou non et intéressés à ce que les arbres montent jusqu’au ciel.

Sujet tout à fait structurant de ce qui doit venir. Ce que nous avons connu dans le passé quand le débat économique existait, nous avions des économistes universitaires, chercheurs, même des économistes d’entreprises suffisamment indépendant, désintéressés pour se sentir très peu engagés dans le système et ayant une liberté de jugement et d’opinion tout à fait salubre et permettant la contradiction ; regardez les grandes  publications  nord américaines en économie, la liste des prix Nobel d’économie, très rares sont ceux qui ont gardé une totale indépendance, ils sont fondamentalement porteurs de ce conflit d’intérêt, même si brillants, étant financés par les plus grandes institutions financières. Ils ont intérêt à ce que les arbres montent au ciel, à ce que les institutions financières représentent une part croissante du PIB…

=> élément très structurant de la crise actuelle : explique le défaut d’intelligence des élites, l’état de perdition d’un certain nombre de dirigeants et d’élus, et notre formidable incapacité à agir.

On parle en effet de régulation, conformité, fin des paradis fiscaux etc. D’ailleurs, combien de centaines de millions de dollars ont été dépensés depuis Enron, Tyco etc. pour adopter des principes de bonne gouvernance,  mettre en conformité le fonctionnement des instances dirigeantes des sociétés, adopter les nouvelles règles comptables ? Et tout ça pour quoi ? peut-être parce que le système a progressivement évincé et fait taire au profit de l’intérêt immédiat tout ce qui pouvait être « discutant, contrariant ».

Rupture historique  de la banque dans la crise

Réputation des banques était de savoir dire non : rupture assurément dans la mesure où les banques n’ont pas su dire non au cours de plusieurs années.

Ça pose des problèmes historiques : la banque a été dans le monde de la coopération au 19e s. une institution par laquelle arrivaient des limites, qui protégeait les sociétés capitalistes de la démesure et un des outils de la confrontation avec le réel.

Aujourd’hui, la crise est bien une confrontation avec le réel : nous avons voulu croire que nous pouvions placer de l’argent sans risque et dont le résultat était assuré, la notion de risque avait disparu ; la banque était une institution qui rappelait que le risque existait…

Cela a été le rôle historique de la banque, de renvoyer à la réalité. Le capitalisme récent s’est dispensé du réel, de croire à l’abondance « à la californienne » pour le monde entier et ses bientôt 8 mds d’individus. Système anonyme et déresponsabilisant pour vous emmener jusqu’au bout de vos envies.

La banque, en tant qu’institution, et pas seulement en tant qu’entreprise, doit être un agent puissant de ce retour au réel, aux limites, de ce retour aux « séparations ».

II. Ce qui doit et ce qui va se passer :

Peu de confiance dans les régulations à caractère général et dans la mise en conformité de toutes les institutions (qui est un formidable moyen de déresponsabilisation des dirigeants).

Comment penser le rôle de la banque dans les années à venir ?

La banque va être reconduite à son utilité,

Ce ne sera pas chose facile, au sein d’établissements bancaires et notamment de certaines banques de détail qui ont perdu de vue leur utilité finale pour leurs clients, avec un catalogue de produits infini, une grande complexité d’opérations foisonnantes, et la perte du sens commun parfois « éblouissante » ;

=> le retour à l’utilité est certainement un des éléments de sortie de crise

Autre élément de sortie de crise, et en particulier en Europe, nous savons combien le caractère « moutonnier » des opérations et l’alignement de tous sur des stratégies uniques a été un facteur d’aggravation de la crise

et combien nous cherchons désespérément aujourd’hui des systèmes qui ont été en dehors ; difficile de trouver dans le monde un système qui n’ait pas été touché par la titrisation, les CDS etc. ;  la mondialisation en ce sens est facteur aggravant, accélérateur de crise actuelle.

En Europe jusqu’à présent nous avions un élément de réponse : par ex en 90, crise de l’immobilier, les banques régionales coopératives avaient « fort peu sacrifié au démon de la spéculation immobilière », et dans d’autres circonstances, la stabilité du système bancaire européen a beaucoup dû au fait que les établissements coopératifs, mutualistes ou des caisses d’épargne, du fait de leurs statuts et du contrôle de leurs sociétaires, étaient très peu diversifiées internationalement et très peu aptes à s’engager dans des aventures de nouveaux métiers ou territoires. Cette fois-ci, beaucoup de ces établissements ont aussi eu le vertige de l’international, des marchés, et de la banalisation.

=> retrouver la diversité des systèmes est certainement un des éléments de sortie de crise

Responsabilité :

On a perdu de vue ce que l’on doit à un territoire et à une communauté ; on retrouve notion du sens des limites et de responsabilité

C’est une des limites fortes à l’utopie des marchés sans frontières, au dogme du libre-échangisme et de la mondialisation tels que nous les connaissons aujourd’hui : il n’y a pas de responsabilité sans communauté, sans limites, et sans lien territorial et historique avec des sociétés données, avec des engagements réciproques et avec une connaissance explicite mais aussi implicite de chacune et de chacun.

=> C’est un des éléments importants de la sortie de crise, et de fonctionnement de la banque à venir ; retrouver le sens de la responsabilité dans celui d’une approche résolument géographique et historique.

Nous sommes en effet en train de sortir de la mondialisation et du libéralisme tel que nous l’avons connu notamment avec le mythe de la fin de l’histoire,

non il n’y aura pas de banque planétaire,

non il n’y aura pas d’économie unique pour la planète,

oui la diversité est une sauvegarde,

=> oui nous avons besoin de manière urgente de systèmes différents, de manière de faire de la banque différente, de manière de faire fonctionner les marchés  financiers de manière différente, de manière d’engager les risques, de calculer les rentabilités, d’apprécier l’utilité de manière différente,

Conclusion : Sans ce retour à des responsabilités géographiquement et historiquement définies, nous n’aurons que de nouvelles bulles, et des sorties de crise « faciles » pour engager de nouvelles crises proches.

Questions et commentaires avec la salle :

  • Finance islamique : immunisée contre la crise ?

C’est une banque qui sait dire non et qui sait organiser le retour au réel

Ont été résilientes car sur les bilans bancaires des établissements charia compatibles,  pas un seul dinar d’exposition aux subprimes ;  ce n’est pas la panacée, elle fait face à des risques spécifiques qui l’ont prémunie contre cette crise, mais qui ne la prémunissent pas à toutes les crises.

Principes : pas d’intérêt, pas de secteur illicite, pas de spéculation, obligation de partager les pertes et les profits, adossement des actifs tangibles, obligation de financer l’économie réelle.

Ont subi la crise des dépôts et des liquidités, mais ont pu, du fait de l’absence de l’exposition structurelle aux subprimes, continuer leur croissance du fait que les personnes ont continué à placer les fonds débloqués de banques occidentales.

H. Juvin : tout à fait d’accord, en fait ce n’est pas aucun système, mais plutôt aucune région du monde qui n’est à l’abri ; une seule observation : pour l’instant, ces acteurs restent marginaux à l’échelle mondiale, mais à quoi les conduira leur ambition et leurs perspectives de développement actuelles ?

  • Question d’un journaliste : y a-t-il encore des cadavres dans les placards ?

O. Klein : on ne le sait pas, banques elles-mêmes ne le savent pas ; les actifs toxiques qui sont au bilan actif des banques comportent des effets spécifiques qui sont difficilement mesurables par avance. Des effets fondamentaux de non linéarité dans les actifs toxiques qui a cause de phénomènes optionnels, du fait qu’on n’a pas assez d’historique, du fait de problèmes de corrélation sur ce genre de produits, on maîtrise très mal le potentiel de toxicité ; de nombreuses banques ont procédé à des « cantonnements », en mettant de coté des activités qu’ils ne vont pas gérer de façon active pour le moment et elles vont essayer d’en sortir le plus proprement possible et c’est le déroulement de la crise qui va permettre d’en apprécier la toxicité ; il y a donc un phénomène dynamique d’appréciation du danger de ces produits qui est lié au déroulement de la crise économique elle-même qui s’auto-entretient avec la crise financière ; ceci confirme que la crise dure encore et que la confiance a du mal à revenir fondamentalement, j’estime à environ 50 % des actifs dont ne sait pas vraiment ce qu’ils vont donner. La seule chose à faire est de garder ces actifs, et d’espérer.

O. Juvin : Ce week-end, 50MDs de livres que la banque d’Angleterre vient de consentir au système bancaire britannique, en plus de ce qui a déjà été injecté.

On n’a effectivement pas encore tout vu dans les comptes, mais l’élément important est ce qu’on va voir se passer dans l’économie réelle.

Qu’en est-il des effets de faillites, de licenciements, de ruines qui sont en train de se répandre dans l’économie réelle ? Que sait-on en anticiper  et en mesurer aujourd’hui ? A peu près rien…

L’inquiétude qui monte est que la crise de la banque de détail soit devant nous et non derrière, alors que jusqu’ici c’est la banque de détail qui a servi de « ligne Maginot »…

C’est très bien que les grands acteurs publics injectent massivement de l’argent dans les banques ; c’est un seul système mais tôt ou tard, comment va se résorber l’endettement considérable consenti ; quel rôle d’intermédiaire, ou d’éponge vont devoir jouer les banques à ce moment là et vont-elles savoir le jouer ?

Non la crise n’est pas finie, oui l’embellie actuelle peut n’être qu’un prélude à nouvelles bulles ou à de nouvelles explosions, mais structurellement, nous sommes loin d’en voir la fin.

  • Question d’un cadre dirigeant dans la banque : comment expliquer cette crise de liquidités durable ? que pensez-vous du débat sur les rémunérations des hauts patrons, des bonus ?
  • Question : Autorités de tutelle : qu’est-ce qui a bien et pas marché ? Le judiciaire doit-il s’intéresser à des actions qui pourraient être qualifiées de délictueuses quant au non respect de l’éthique et de la déontologie ?
  • Question d’un dirigeant d’entreprise : si on peut envisager un retour des banques au pouvoir de dire non, il y a aussi un grand nombre d’entreprises en France qui ont des besoins de financement ; comment va-t-on pouvoir répondre au besoin de financement de ces entreprises, qui financeront l’emploi et aideront à la sortie de crise ?
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